


JASON ET LES ARGONAUTES



Pélias, un despote, s'approprie par la force le royaume d'Aristos. L'oracle a cependant annoncé que l'héritier de celui-ci échapperait au massacre et se vengerait le moment venu. Et effectivement, des années plus tard, les Dieux confrontent Pélias et Jason, le fils d'Aristos. Ignorant l'identité du félon, le jeune homme qui veut récupérer le trône de son père se laisse influencer : la mythique toison d'un bélier d'or se trouve en Colchide, là où nul navigateur n'a réussi à s'aventurer ; cette toison garantira à Jason la victoire sur celui qu'il veut anéantir. Par ce stratagème, Pélias pense se débarrasser à jamais du jeune importun. Ce sera sans compter sur la bravoure du héro ! Aidé par les Dieux de l'Olympe, Jason s'embarque avec tous les athlètes les plus vigoureux de la Grèce. Titans, harpies, tempêtes et épreuves se succèdent mais l'Argo, son navire, arrivera finalement à bon port. Jason, appuyé par Médée princesse de Colchide, récupérera la toison d'or et ira jusqu'au bout de se destinée ...


Avant tout créé de manière à servir et à mettre en valeur l'admirable travail de Ray Harryausen, "Jason et les Argonautes" est le nouveau fruit de sa collaboration avec le producteur Charles H. Schneer. Après la réussite du "7ème voyage de Sinbad", le duo n'allait pas effectivement pas s'arrêter en si bon chemin ! Et si le choix d'un réalisteur se porte sur Don Chaffey, un honnête et ordinaire "faiseur", Harryausen continuera à supperviser lui-même les passages incluant ses fabuleux trucages. Expert incontournable de l'animation image par image de figurines créées par ses soins, cet artisan hors pair s'est illustré comme le chantre d'un cinéma à la poésie inimitable !

On l'aura compris, plus que les acteurs (peu connus) et plus que le soucis même de la mise en scène (agréable, mais d'une plate conventionnalité !), l'histoire tirée de la Mythologie grecque servira à justifier les savoureuses séquences du maitre en effêts spéciaux.
Après son cyclope, ses monstres préhistoriques, se femme reptile et l'homoncule redoutable du "7ème voyage ...", quelles surprises Ray Harryausen nous a-t-il donc concocté ?



Le scénario s'inspire de la légende des Argonautes. Condensé, adapté à la sauce hollywoodienne, quelque peu tronqué et "remixé" avec des références à d'autres mythes, le récit s'attache davantage au périple de Jason qu'aux origines de la fameuse toison d'or ou aux détails et aux suites moins héroïques de son histoire (le destin tragique de la belle Médée par exemple ...)

Péplum fantastique, l'oeuvre emprunte aux deux genres, associant le côté tragédie épique, les dialogues empatés et sentencieux et les beaux décors antiques de l'un à la féérie naïve et colorée et aux intrusions merveilleuses de l'autre. Ainsi, si héros et guerriers grecs, trahisons, complots, périples et malédictions relèvent du pur péplum, les régulières interventions des Dieux olympiens tout comme les irruptions des créatures ls plus extraordinaires célèbrent talentueusement le meilleur d'un cinéma fantastique spectaculaire et "familial".
Et ce sont donc ces monstres qui priment, eux que l'on attend et que l'on est venu voir : Talos, tout d'abord, une colossale statue de bronze qui s'anime soudainement et qui met en péril les navigateurs trop imprudents ;




les Harpies, empoisonnantes femmes-oiseaux ;




puis une hydre à 7 têtes, tel un dragon redoutable veillant sur la toison ;






sans oublier le clou final d'une armée de squelettes plus que vindicatifs ...






Le Merveilleux s'épanouit également lors de la matérialisation ou des interventions divines : cette figure de proue à l'effigie d'Héra qui roule ses yeux fixes et qui parle et conseille ; cette apparition d'un Poséïdon barbu et couronné à la grande queue de poisson qui retient les falaises d'une gorge menaçant de s'ébouler ; Hermès et Zeus ; ce bassin dans lequel les dieux observent les humains, cette carte, comme un jeu, un échiquier, sur lequel ils disposent leurs effigies comme des pions ...







Et la magie de cet univers mythique et ancestral fait partie même du quotidien ; le sacrifice et les prédictions qui inaugurent la première scène plantent d'emblée sa dimension sacrée et irrationnelle.


Les statues monumentales des déesses et leurs visages de bois ou d'or introduisent et pérénisent leurs plus humaines incarnations nimbées de voiles ou de fumées ténébreuses ; un vieillard au faciès impénétrable amène le héro dans les vestiges de ce qui s'avère bien vite son propre temple pour la révélation de toute sa réalité divine (il s'agit en fait d'Hermès, le messager des dieux !).



Et les protagonistes, habitués aux célébrations de ces idoles, ne s'affolent pas outre mesure de leur confrontation directe avec ces déités : Lorsque Jason est amené jusque sur l'Olympe, il ne s'avère guère désarçonné et s'exprime sans détours face aux impressionantes (et gigantesques)sommités qui l'environnent ; lorsque Poséïdon jaillit des flots, les Argonautes paraissent trouver cela beaucoup plus pratique (il les aide) que fantastique ou surprenant ...


Ainsi, la magie fait-elle partie intrinsèque de ce monde : toison d'or qui rescussite et garanti harmonie, victoire et prospérité à ses possesseurs, squelettes belliqueux sortant de terre, statues vivantes et parlantes, fleurs dont l'application fait instantanément disparaitre la moindre blessure, falaises maudites dont les roches menacent systématiquement les marins qui les traversent, magicien et prétresse, oracle et maléfice tel celui qui condamne l'aveugle Plinée à ne jamais pouvoir gouter les mets qu'on lui apporte (systématiquement dérobés par les insatiables Harpies) ...








Et ces dieux qui actionnent et tirent toutes les ficelles, décidant arbitrairement du sort des uns et des autres, se révèlent ici presque plus humains que les hommes eux-même ! Zeus et Héra, couple emblématique et originel, s'affichent ainsi à intervalles réguliers dans la blancheur, les marbres et le dorures de leur domaine tels un vieux couple dans son salon, se chamaillant et se querellant sans cesse. Jason, comme leur nouveau jouet, se fait l'enjeu de leurs joutes capricieuses.
La jamesbondienne Honnor Blackman campe une reine des Dieux pleine de majesté et d'attentions, à la fois puérile et maternelle, mère et femme ... ; Zeus, quant à lui, resemble à un bon vieux patriarche un brin mégalo et quelque peu macho et borné ...




Et cette scène introduisant le héro au sein même du domaine des Dieux marque, parmi tant d'autres, l'opposition perpétuelle du grand et du petit ; la grandeur (?) des uns étant représentée non seulement symboliquement mais de manière littérale à la petitesse grotesque des hommes (agités par de basses, ridicules et matérielles inclinations !)
Ces idoles et ces effigies monumentales, le trésor des Dieux protégé par Talos, trésor dont les perles arborent la taille de citrouilles et dont les épingles d'or peuvent servir de javelot, Talos lui-même tout comme l'Hydre fantastique, Poséidon, Hermès ou Hécate ... : les représentants et les émissaires du Bien comme du Mal s'avèrent continuellement gigantesques ; à l'image de cet océan sans limites et du périple incroyable des Argonautes ("Jamais personne ne s'est aventuré si loin !" ne cessent de souligner les protagonistes !)




De la même façon, le Haut et le Bas sont régulièrement stigmatisés. Hauteurs de l'Olympe et points de vue de ses éminences scrutant le monde des hommes, couloir rocheux s'éboulant en avalanche sur les navires en contrebas, vol d'Hermès ou vols désordonnés et infernaux des Harpies, ascension de ruines et de falaises escarpées, chute de l'Argo, malmené par Talos ou chute d'un filet sur les hideuses femmes-oiseaux ... On escalade, on grimpe ; on saute d'un vaisseau ou d'un précipice pour mettre un terme à des rixes trop mal engagées ; des boules de feu surgissent des nuées et incendient la dépouille d'un dragon à 7 têtes ...




Plus globalement et d'une manière plus imagée, tout est question de noblesse et de bassesse (celles des Dieux, des héros et des hommes ...), de pouvoir, de conquête, de récupération. Et chaque personnage cherche à se dépasser, à s'approprier puissance ou victoire, à aller au-delà de soi, plus haut, plus loin ... :
Jason cherche à récupérer un trône, un titre, un honneur et il s'illustrera comme le glorieux détenteur de la mythique toison d'or ; Pélias envie et usurpe la régence d'un royaume qui ne lui revenait nullement ; Acaste, son fils, désire soulever les hommes et tente de les liguer contre Jason pour contrecarrer ses plans et prendre sa place ; Médée dépasse sa stérile et virginale condition de prétresse pour s'élever à la passion que lui inspire le beau héro ...
Avancé et prédestiné par les sentences des oracles, désigné par une marque distinctive presque triviale (Jason apparait comme l'homme chaussé d'une unique sandale), secondé par les Dieux qui le protègent (Héra l'aide et le conseille à 5 reprises), mais ne devant finalement compter que sur sa propre valeur et sur son statut légitimé de surhomme pour venir à bout de toutes les épreuves et de sa quête, Jason possède la pureté, la droiture, le courage et la ténacité requis.
Si la légende de Jason dépeignait les Argonautes comme la fine fleur des héros de la Grèce antique (Castor et Pollux, Orphée, Atalante, Pélée, Thésée ... auraient fait partie du voyage), il n'en subsiste guère ici qu'un Hercule velu, borné et imprudent qui cause par sa négligence le réveil de Talos. L'équipage s'avère rustre, pas vraiment subtil, grossier et influençable (le perfide Acaste manque par deux fois liguer les hommes contre Jason !) ; bref, des muscles et de la témérité mais peu de jugeote et d'esprit et point de noblesse !
Et lorsque ces vaillants navigateurs arrivent enfin en vue de la Colchide, il s'en faut de peu qu'ils ne s'abandonnent à leurs prédispositions barbares et guerrières en projetant d'attaquer comme des pillards sans foi ni loi !
En somme : des brutes plus habiles à manier la rame et le glaive qu'à faire fonctionner leurs méninges ...