mercredi 3 septembre 2008

Il était une fois (9) : Legend




LEGEND


Darkness, le seigneur des ombres, envoie ses kobolds dans la forêt ; leur mission consiste à éliminer les deux licornes qui préservent depuis toujours l'équilibre entre le Bien et le Mal.
Les manigances des gnomes portent presque leurs fruits : l'un des animaux a la corne tranchée figeant soudainement le monde dans un hiver de bien mauvais augure !
Jack, le garçon sauvage, et Lili, la princesse, aidés des lutins et des fées de la forêt, vont tout faire pour empêcher l'anéantissement de la deuxième licorne qui entrainerait l'avènement du Mal.
Hélas, la créature est capturée et Lili, elle-même, se retrouve sous le joug de Darkness.
Les ténèbres règneront-elles sur le monde ?


L'occasion de reluquer les cuisses de Tom Cruise émoustillerait-elle votre curiosité ?
Les démons cornus, les licornes et les elfes participent-ils à vos rêves ?
Si vous avez répondu par l'affirmative, "Legend" est pour vous !
Monument kitsch et rutilant, cette oeuvre toute en style s'ouvre, se déroule et se visionne comme un somptueux livre d'images.
Futile et sérieux, ouvertement artificiel, tout à la fois programmé et étonnant, raide et sincère, sérieux et poseur, le film marie le chromo à l'inventivité, un mauvais gout frôlant la perfection à un sens aigu de l'effêt, du détail et de la belle image qui sombre parfois dans la joliesse, la complaisance ou une certaine vulgarité, tout en demeurant cependant constamment spectaculaire.

Jusqu'au bout, le conte est ici assumé dans sa lecture la plus littérale, la plus frontale, la plus respectueusement attendue : les lutins ont les oreilles et les chaussons pointus, les princesses une gestuelle disneyesque, la forêt est merveilleuse, le Mal rouge, musculeux, cornu et aussi monstrueux que fascinant, l'enluminure est surchargée, les images et les décors presque saturés ...

L'artificialité du propos (une légende regroupant les thèmes et les personnages récurrents de la féérie) est servie par l'artificialité irréprochable de la mise en scène ; les clichés narratifs débouchent sur de délicieux clichés visuels.

Ainsi, la référence "littéraire", cet hommage aux mythes et légendes européens, se traduit et s'épanouit dans des renvois directs aux maitres de l'illustration (Arthur Rackham ; Kay Nielsen ...) ou de l'Art (le Symbolisme) et dans des rappels aux chef-d'oeuvre de l'animation cinématographique ("Blanche-Neige" (le miroir, les nains, la forêt, le sommeil ensorcelé de la princesse ...), "Fantasia" (Darkness tel une adaptation du monstre mémorable d' "Une Nuit sur le Mont chauve") ...)

L'histoire s'octroie des allusions à Peter Pan comme à La Belle et la Bête, aux légendes moyenageuses et aux mythes grecs comme aux contes de Grimm ; le traitement renvoie parfois à Disney, à Jean Cocteau (la traversée du miroir !), mais surtout à Ridley Scott lui-même (les pilliers énormes et les licornes sont des emprunts directs à "Blade Runner" ; les sculptures et les matières brillantes et organiques du monde des Ténèbres ravivent le souvenir d' "Alien" ...)

La musique, elle aussi, superbe et inspirée (l'une des partitions les plus mémorables de Jerry Goldsmith), rappelle parfois le chromatisme ornementé de Maurice Ravel ("Daphnis et Chloé" notamment).



Ultraréferentielle, l'oeuvre se pose donc pour son réalisateur comme une sorte d'exercice de style ; après le Fantastique et la Science-Fiction, le cinéaste s'essaie ici à l'héroic-fantasy et à la féérie ; aussi professionnellement que magnifiquement !

Bien sûr, on peut reprocher à "Legend" sa préciosité, son côté folklorique et kitschissime, son aspect consensuel et figé et l'abstraction finale de ses ornements et de ses artifices ; la générosité feinte par l'emphase éblouissante de la mise en scène émeut l'oeil bien plus que le coeur ou que l'esprit : pas d'empathie ni d'identification ..., les archétypes et les mécanismes manquent de corps et d'originalité ! Le film n'en demeure pas moins splendide et réussi ; en tous les cas, l'une des visions les plus abouties et les plus marquantes du conte à l'écran.


Bases d'une intrigue ouvertement symbolique et manichéenne, le Bien et le Mal s'expriment et s'affrontent dans des oppositions constantes : Noir et Blanc, Lumière et Obscurité, Jour et Nuit, Beauté et Laideur, Eté et Hiver, Candeur et Monstruosité ... ; les thématiques ne cessent de décliner ad libitum l'affrontement initial.

Le luxuriant jardin d'Eden où s'ébattent Lili et Jack va se retrouver figé sous la neige et les vents de tempête ; aux arbres vigoureux et constamment bruissants va succéder l'énorme et infernale souche qui tient lieu de palais à Darkness ; la forêt pleine d'animaux et de fleurs sera remplcée par un labyrinthe de gigantesques piliers ; Lili, elle-même, tout d'abord blanche, rieuse, pimpante et solaire, deviendra noire, anguleuse, sombre et presque androgyne ...


Du côté du Bien : couleurs, chaleur, gaieté, abondance, une Nature épanouie, harmonie et insouciance ...
Du côté du Mal : laideur, difformité, soif de pouvoir, désolation, monstres et dévoration ...

L'Equilibre qui régit le monde et les deux partis s'avère menacé dès la première scène. Garantes de cet équilibre, deux licornes blanches excitent la curiosité et la convoitise !


L'Equilibre, selon Ridley Scott, n'est nullement question de mesure ! Dans l'un et l'autre des deux camps, la profusion est de mise ; profusion de plantes, d'êtres et de vie au départ, profusion de menaces, de totems, de sculptures géantes, de barrières et de pièges dans l'antre de Darkness ...

En même temps, l'un et l'autre des deux adversaires, chacun des deux mondes (la forêt de Jack, l'arbre maudit de Darkness) recèlent d'étonnantes et sourdes similitudes : les cornes frontales des licornes se retrouvent dans celles, énormes et noires, du prince des Ténèbres ; les nains et les lutins de la forêt se font le pendant bienfaisant des gnomes et des kobolds ; les ruisseaux et le bassin féériques se muent en un marais putride et dangereux ; sous les racines des arbres bienvaillants se cachent des trésors fabuleux et ancestraux, là où le Grand arbre maléfique ne couve que des cachots infernaux ...


Et finalement, rien n'est aussi attendu qu'il n'y paraitrait !
Le Bien révèle en catimini des aspects surprenants : Lili couve des regards ambigus et mauvais ; elle défie Jack et va au devant des licornes au mépris de tout respect et de toute prudence ! On peut même se demander si elle n'a pas consciemment provoqué le désastre (après tout, elle a permis aux kobolds de neutraliser puis de capturer les cavale sacrées !) Gump et le peuple des nains sont tout d'abord désignés d'une manière hostile et inquiétante ; Oona, la fée, se révèle pleine de jalousie et de manigances ...
Les "gentils" ont leur part de noirceur !


De la même manière, le Mal affecte quelques défaillances : Meg, la sorcière aquatique, s'avère d'une coqueterie ridicule (et fatale !) ; l'un des serviteurs de Darkness, faux kobold mais vrai lutin, essaie un vain attentat avant de révéler son vrai visage et de rejoindre pour finir le camps de la Lumière ; Darkness, lui-même, laisse poindre un romantisme et une vulnérabilité inattendus ...

Malgré tout, c'est bel et bien le Mal qui est à l'origine de tous les maux et les mésaventures : les Ténèbres rêvent d'envahir et de contrôler le monde, outrepassant l'ordre des choses.
Et, tout allant dans le même sens, c'est bien de dépassement qu'il est continuellement question.
La prolifération exubérante et extraordinaire des signes, des symboles et des accessoires, les excès démesurés des décors et des images ..., tout signifiait d'emblée l'orientation choisie.

Ainsi, la répétition des épreuves rythme à intervalles réguliers la progression de l'intrigue et la progression de ses héros.
Tout comme dans un jeu vidéo, tout fonctionne par palliers :
Lili met Jack au défi de récupérer la bague qu'elle a jeté dans la source ; Gump le contraint ensuite à résoudre une énigme ; le jeune homme doit combattre et éliminer Meg, la sorcière gluante et cannibale qui hante les marais, avant l'affrontement ultime avec Darkness et toutes ses créatures.



Pour Lili, les épreuves se révèlent plus psychologiques (mais non moins terribles pour autant !) : la princesse n'a pas su dépasser sa curiosité et son mépris des règles (elle a enfreint les lois et approché (et touché !) les licornes interdites !) ; elle est submergée par la culpabilité.
Cette faille, exploitée par Darkness, la poussera à sombrer du "côté obscur" ; Lili devra lutter pour ne pas se laisser complètement contaminer par le Mal ...
Jalons progressifs d'un parcours initiatique, toutes ces épreuves poussent les héros dans leurs retranchements, les obligeant à affronter des situations et des ennemis cauchemardesques.
L'irréalité du contexte appuie encore le fonds des choses : au bout du compte, l'onirisme et la féérie dissimulent mal la vérité qui se révèle à Jack comme à Lili ; l'ennemi véritable, c'est soi même et le but ultime du parcours et du combat résulte dans la découverte de soi et dans l'acceptation et l'harmonisation de sa bonne et de sa mauvaise part ...
Le jour n'est rien sans la nuit, le noir sans le blanc ... ; comme Darkness, revanchard, le lance à Jack avant de disparaitre : " Je fais partie de toi, tu ne peux pas m'éliminer ; nous sommes liés comme deux frères !"
La sentence sonne comme une malédiction rappelant les sublimes images de cette séquence dans laquelle Lili, séduite par les Ténèbres, danse avec la moitié sombre d'elle-même, avec cette robe qui la transformera ...


Et plus que tout, "Legend" s'affirme comme un décor.
En effêt, rien ne prime ici davantage que ces tableaux minutieusement concoctés, rien ne supplante cette forêt merveilleuse si ce n'est l'antre saisissante de Darkness ...
Ni l'action (plutôt languide !) ni l'intrigue (simplissime et redondante) ne requièrent autant de soins et d'attentions que ces décors exploités, explorés, étudiés et fouillés jusque dans leurs tréfonds ! Vivants et perpétuellement mobiles et animés (l'air saturé de pollens, de pétales, de paillettes et de bulles ; ce fauteuil maléfique et ces textures gonflées de reflets et de mouvements insidieux et reptiliens chez Darkness ...), les décors se font les échos et le prolongement des êtres qui les traversent, feignant de les humaniser.
Plus même ! : les décors se font personnages à part entière !
Jamais forêt n'a été aussi fantastique, aussi photogénique, aussi grandiose ! Plus vraie que nature (et cependant totalement artificielle et reconstituée en studios), idéale et vraiment féérique, elle parait figée dans une générosité et une magnificence presque suspectes !

Pareillement, le gigantisme et la fascinante beauté des architectures maléfiques, cette surcharge impressionnante des ornements et des sculptures dantesques, demeure inoubliable.
La mort et la désolation sont toutes empapillotées d'ors, d'atours monstrueux, de souffles, de vapeurs et de sinistres phosphorescences. Les meubles, les décorations, les accessoires se révèlent proportionnellement adaptés à l'envergure du prince de la nuit, immenses, énormes ...
Les tables sans fin croulent sous les avalanches rutilantes des mets et des boissons ; les statues se massent partout le long des murs, des portes et des plafonds ; des feux d'enfer incendient continuellement les âtres béants ... Tout est luisant, poussiéreux, ensablé et comme poudré d'or ; tout semble saisi dans une gangue, couvert d'une pellicule scintillante et mauvaise.
Démoniaquement beau !


Face à cette vénéneuse splendeur, la nature se fait l'écrin luxuriant de la Lumière.
La forêt, ivre de vie, ressemble à un paradis originel, sauvage, épanoui, innocent et naïf où plantes, hommes et animaux vivent en sympathie.
Les fleurs, les feuillages et les herbes hautes tressautent sous la brise ; les frondaisons jouent avec le soleil vif ; les oiseaux, les ours, les renards ... affectent une tranquilité docile ; un ruisseau délicat sourd entre les lys, les myosotis et les ombelles, un ruisseau dont la source creuse un bassin précieux au coeur humide et trop fleuri du bois ...

Et cette forêt enchanteresse abrite de pittoresques créatures aux faciès de jouets, des nains rubiconds, des lutins pointus et des fées clochettes ...


Mais, plus mémorable encore, c'est la course des saisons qui, en l'espace de quelques minutes, filent de la fin du printemps aux rigueurs les plus extrêmes de l'hiver !
L'obscurité gangrenne la lumière, le Mal s'insinue avec ces changements brutaux.
Le décor somptueux se transforme et subit tous les outrages dans une débauche saisissante d'effêts.
En un instant, le ciel s'assombrit, les nuages roulent, un vent de tempête malmène les crinières des arbres ... L'eau de la source gèle et se fige, les nuées charrient des pluies de pétales roses et saignants ... Et quand Jack parvient enfin à briser la surface glacée du bassin dont il explorait les profondeurs et à s'en extraire, la forêt est méconnaissable, blanche et givrée d'argent et de blizzards, engloutie sous la neige !
Le spectacle est rare et remarquable !

Le déchainement des éléments et de la Nature correspondant à la lutte et à l'éxécution de la première licorne, la splendeur hyperstylisée des images, le montage habile et la bande-son réhaussée par des choeurs dramatiques ..., tout s'exalte pour s'abandonner finalement à la nouvelle réalité de cet hiver terriblement fantastique.

Et à l'instar de ces belles images de Lili, affolée et perdue, courant hors d'haleine dans les paysages enneigés, les personnages "habitent" et vivent ces décors grandioses et hors normes, l'environnement révélant ici des résonnances et des correspondances étroites et très particulières, sensibles, viscérales, avec les êtres qui l'animent.

Justement, de quels personnages s'agit-il ?
Un jeune garçon sauvage, libre et innocent, amené malgré lui à devenir héro et vainqueur.

Une princesse finaude et curieuse, un chouilla capricieuse aussi, et plus fragile et ambigue qu'il n'y paraissait.

Un monstre rouge, cornu, sexy et terrifiant ; une sorte de superbe et diabolique Minotaure aux ambitions néfastes et demesurées.

Un lutin acide aux faciès d'enfant et au regard pénétrant.
Une fée diaphane, blonde, blanche et scintillante qui révélera un caractère ombrageux.


Deux nains clownesques et trois gobelins hideux aux figures bestiales et stupides.

Des archétypes et des symboles dont les préoccupations incroyables et manichéennes n'excluent cependant pas l'humour, les caprices et les travers de tempéraments très humains.
Bien sûr, le contexte ne se prète guère à la psychologie et Tom Cruise manque d'éloquence et de charisme en dehors de sa frimousse ici encore juvénile ; bien sûr, forcément schématique, ces héros souffrent de la raideur et du côté premier degré du conte ; les dialogues parfois sentencieux et presque risibles, ne s'octroient aucune irrévérence ni aucun décalage ...
Davantage "visuels" que véritablement incarnés, les protagonistes servent ici le propos dans un travail d'acteur qui tient plus de la pantomime que de la performance.



Du coups, les héros véritables s'affirmeraient plutôt du côté des "méchants". Darkness (incarné par un Tim Cury méconnaissable (la vedette culte du "Rocky Horror Picture show" plus que jamais travestie et étonnante) campe ici l'un des plus inoubliables monstres du 7ème art !
Et, retrouvant la dualité permanente des thèmes et des motifs, les personnages fonctionnent souvent par paire (le héro et sa princesse ; les deux nains ; Darkness et Jack ; Darkness et son père ; les deux licornes, bien sûr ; le couple de villageois ; Gump et Oona ...)

Fidèle aux clichés du Merveilleux, Ridley Scott déploie l'attirail obligatoire des symboles et des objets magiques : une bague (à la pierre moitié transparente et moitié noire marquant elle aussi la dualité de l'Univers) qui devra être retrouvée par le prétendant de Lili ; une corne magique ; une armure, un bouclier et une épée mythiques ; ce fauteuil maléfique, gonflé de respirations et de mouvements sournois dont le père énigmatique et démoniaque de Darkness semble faire partie intégrante ; ce globe mesureur de temps de Gump ; cette robe maudite et ensorcelée dans les bras de laquelle Lili s'abandonne ; ce grand miroir dont Darkness surgit (comme Alice ou Orphée) tel un nouveau et terrifiant reflet.


Et à cette plongée dans l'univers des légendes correspond le motif effectif de la plongée (sauts et plongeons de Jack dans la source ; chute des héros dans les souterrains et les prisons du Grand arbre ; plongée dans une crevasse infernale pour le faux kobold rebelle (une momie s'anime et l'entraine dans les profondeurs de la terre) ...) et son prolongement dans la figure répétée du sommeil (sommeil pétrifié de la nourrice de Lili (et de sa famille) ; évanouissements de Jack, de Timbré (qui se croit mortellement touché par une flèche) et de Lili face à l'apprition de Darkness ; sommeil de mort de la licorne ; sommeil enchanté de Lili ...)

Le thème classique du piège s'épanouit dans des digressions inattendues : la nourriture est souvent associée à la contamination, à la faute et au traquenard (Lili dérobe des gateaux à sa nourrice, gateaux qu'elle offre à Jack (pour mieux le manipuler et l'utiliser ?) ; Darkness propose des boissons et des mets à Lili, mais on comprend bien qu'il s'agit de la corrompre totalement ...)Et toutes les allusions à des repas, à des plats et à l'alimentation ont des connotations infernales ou antropophages pour culminer dans l'épisode dantesque des cuisines de Darkness.

Et pareillement, la voix, ces répercutions et ces échos caverneux dans le repaire des Ténèbres, les chants (de sirène) faussement candides de Lili, le timbre abyssal et hypnotique de Darkness, ces mugissements de cétacés émis par les licornes ...., sèment souvent le trouble, l'ambiguité et l'inquiétude.
Au final, la Lumière, mourante, renait néanmoins.


Elle reprend sa place en se réverbérant de point en point, de surfaces réfléchissantes en grandes assiettes de métal brillantes, traçant un chemein victorieux jusqu'à Darkness et le précipitant dans un abime qui l'englouti.

Il ne reste plus à Jack qu'à retrouver la bague de Lili et à la lui passer au doigt dans un baiser d'amour, remportant ainsi la toute dernière épreuve.
La princesse s'éveille alors ; "J'ai fait un rêve terrible !" confie-t-elle, encore secouée par toutes ses mésaventures.
Tout est effectivement tel qu'au début ; c'est comme si rien ne s'était jamais passé ! Sauf que les héros ont muris d'un coups, perdant en chemin un peu de leur innocence ...
"J'ai appris quelque chose sur moi-même !" avouera et explicitera encore la princesse. Et passant à son tour sa bague au doigt de son ami et s'offrant ainsi symboliquement à lui (comme elle le lie à elle !), elle scelle par ce geste et par leurs baisers une union qui n'a désormais plus rien d'enfantin !
Les deux licornes sont saines et sauves, la forêt belle et paisible ; le cauchemard est terminé (?) ; la vie commence !


"Legend" ne remporta pas à sa sortie les suffrages et le succès escomptés.
La faute peut-être à une distribution, une fois de plus fort mal inspirée qui imposa à Ridley Scott des remaniements et plusieurs versions de l'oeuvre :
celle concoctée pour les Etats-Unis, tronquée, coupée, remontée et batarde, dotée d'une bande originale différente (et composée par le groupe Tangerine Dream) ; la version européenne, à peu près telle que l'avait envisagée son réalisateur ; une autre encore, pourvue de quelques ajouts plus ou moins pertinents et judicieux et enfin, le remaniement "director's cut" effectué sur le tard (à l'occasion d'une réédition DVD) et qui s'avère sûrement le plus heureux et le plus parlant de tous ces montages.
En dehors des accidents et des travers qui perturbèrent la réalisation du film (dont l'incendie du plateau le plus vaste et la destruction du décor de la forêt !), "Legend" ne concrétisa pas le happy end de son intrigue !
Avec le temps, l'oeuvre rassembla néanmoins un bon succès d'estime ...
Dommage !

Témoignage éclatant de la maitrise et de l'art de l'image indiscutable de son metteur en scène, artificiel et précieux objet proche de l'affèterie, "Legend" envoute malgré tout, malgré son manque cruel de simplicité et de d'humanité ... La débauche de style n'empêche effectivement ni la sécheresse ni les regrets d'une vraie générosité ! Hélas !
Pourtant, inquiétude et ambiguité éraflent régulièrement l'apparente mollesse du récit ; par le biais de plans aussi superbes qu'énigmatiques (l'étrange et inquiétante présence paternelle chez Darkness ; la rencontre des licornes ...) Ridley Scott dévie tout de même un peu de ses poseuses programmations. Un détail, un regard, la part d'ombre de ses charmantes "poupées", la fascination exercée par son splendide "méchant" ... pimentent heureusement la fadeur et la morne simplicité de son histoire.
Rétrospectivement, la conclusion va même jusqu'à sous-entendre que tout n'était peut-être qu'un cauchemard, une illusion ...
Les mythes et les vestiges ancestraux des légendes dorment sous terre, au creux des racines des arbres centenaires ; les énigmes, les monstres et les enchantements n'ont plus de réalité ... ; la seule ombre véritable couve en soi, au fonds d'une personnalité complexe qui sent poindre les lachetés et les contradictions du monde réel et des accomodements, des réajustements constants de l'age adulte !
Au final, Jack et Lili se séparent (pour mieux se retrouver le lendemain et tous les jours suivants pour de nouvelles leçons sur eux-même !), filant chacun dans une direction opposée, quittant l'artificialité plus que jamais soulignée du décor pour retrouver l'ordinaire de leur vie.
Le soleil couchant tel un chromo volontairement toc, marque une dernière fois la disparition de leur innocence ...

Splendide objet filmique trop souvent zappé de la filmographie inégale de Ridley Scott, "Legend" mérite largement le détour et une juste réhabilitation au palmarès des contes cinématographiques.
Amateurs de merveilleux, d'icônesféériques et d'images (trop) lèchées, régalez-vous !


Il était une fois (7) : Jason et les Argonautes




JASON ET LES ARGONAUTES




Pélias, un despote, s'approprie par la force le royaume d'Aristos. L'oracle a cependant annoncé que l'héritier de celui-ci échapperait au massacre et se vengerait le moment venu. Et effectivement, des années plus tard, les Dieux confrontent Pélias et Jason, le fils d'Aristos. Ignorant l'identité du félon, le jeune homme qui veut récupérer le trône de son père se laisse influencer : la mythique toison d'un bélier d'or se trouve en Colchide, là où nul navigateur n'a réussi à s'aventurer ; cette toison garantira à Jason la victoire sur celui qu'il veut anéantir. Par ce stratagème, Pélias pense se débarrasser à jamais du jeune importun. Ce sera sans compter sur la bravoure du héro ! Aidé par les Dieux de l'Olympe, Jason s'embarque avec tous les athlètes les plus vigoureux de la Grèce. Titans, harpies, tempêtes et épreuves se succèdent mais l'Argo, son navire, arrivera finalement à bon port. Jason, appuyé par Médée princesse de Colchide, récupérera la toison d'or et ira jusqu'au bout de se destinée ...



Avant tout créé de manière à servir et à mettre en valeur l'admirable travail de Ray Harryausen, "Jason et les Argonautes" est le nouveau fruit de sa collaboration avec le producteur Charles H. Schneer. Après la réussite du "7ème voyage de Sinbad", le duo n'allait pas effectivement pas s'arrêter en si bon chemin ! Et si le choix d'un réalisteur se porte sur Don Chaffey, un honnête et ordinaire "faiseur", Harryausen continuera à supperviser lui-même les passages incluant ses fabuleux trucages. Expert incontournable de l'animation image par image de figurines créées par ses soins, cet artisan hors pair s'est illustré comme le chantre d'un cinéma à la poésie inimitable !


On l'aura compris, plus que les acteurs (peu connus) et plus que le soucis même de la mise en scène (agréable, mais d'une plate conventionnalité !), l'histoire tirée de la Mythologie grecque servira à justifier les savoureuses séquences du maitre en effêts spéciaux.
Après son cyclope, ses monstres préhistoriques, se femme reptile et l'homoncule redoutable du "7ème voyage ...", quelles surprises Ray Harryausen nous a-t-il donc concocté ?


Le scénario s'inspire de la légende des Argonautes. Condensé, adapté à la sauce hollywoodienne, quelque peu tronqué et "remixé" avec des références à d'autres mythes, le récit s'attache davantage au périple de Jason qu'aux origines de la fameuse toison d'or ou aux détails et aux suites moins héroïques de son histoire (le destin tragique de la belle Médée par exemple ...)

Péplum fantastique, l'oeuvre emprunte aux deux genres, associant le côté tragédie épique, les dialogues empatés et sentencieux et les beaux décors antiques de l'un à la féérie naïve et colorée et aux intrusions merveilleuses de l'autre. Ainsi, si héros et guerriers grecs, trahisons, complots, périples et malédictions relèvent du pur péplum, les régulières interventions des Dieux olympiens tout comme les irruptions des créatures ls plus extraordinaires célèbrent talentueusement le meilleur d'un cinéma fantastique spectaculaire et "familial".

Et ce sont donc ces monstres qui priment, eux que l'on attend et que l'on est venu voir : Talos, tout d'abord, une colossale statue de bronze qui s'anime soudainement et qui met en péril les navigateurs trop imprudents ;

les Harpies, empoisonnantes femmes-oiseaux ;


puis une hydre à 7 têtes, tel un dragon redoutable veillant sur la toison ;


sans oublier le clou final d'une armée de squelettes plus que vindicatifs ...


Le Merveilleux s'épanouit également lors de la matérialisation ou des interventions divines : cette figure de proue à l'effigie d'Héra qui roule ses yeux fixes et qui parle et conseille ; cette apparition d'un Poséïdon barbu et couronné à la grande queue de poisson qui retient les falaises d'une gorge menaçant de s'ébouler ; Hermès et Zeus ; ce bassin dans lequel les dieux observent les humains, cette carte, comme un jeu, un échiquier, sur lequel ils disposent leurs effigies comme des pions ...

Et la magie de cet univers mythique et ancestral fait partie même du quotidien ; le sacrifice et les prédictions qui inaugurent la première scène plantent d'emblée sa dimension sacrée et irrationnelle.

Les statues monumentales des déesses et leurs visages de bois ou d'or introduisent et pérénisent leurs plus humaines incarnations nimbées de voiles ou de fumées ténébreuses ; un vieillard au faciès impénétrable amène le héro dans les vestiges de ce qui s'avère bien vite son propre temple pour la révélation de toute sa réalité divine (il s'agit en fait d'Hermès, le messager des dieux !).

Et les protagonistes, habitués aux célébrations de ces idoles, ne s'affolent pas outre mesure de leur confrontation directe avec ces déités : Lorsque Jason est amené jusque sur l'Olympe, il ne s'avère guère désarçonné et s'exprime sans détours face aux impressionantes (et gigantesques)sommités qui l'environnent ; lorsque Poséïdon jaillit des flots, les Argonautes paraissent trouver cela beaucoup plus pratique (il les aide) que fantastique ou surprenant ...


Ainsi, la magie fait-elle partie intrinsèque de ce monde : toison d'or qui rescussite et garanti harmonie, victoire et prospérité à ses possesseurs, squelettes belliqueux sortant de terre, statues vivantes et parlantes, fleurs dont l'application fait instantanément disparaitre la moindre blessure, falaises maudites dont les roches menacent systématiquement les marins qui les traversent, magicien et prétresse, oracle et maléfice tel celui qui condamne l'aveugle Plinée à ne jamais pouvoir gouter les mets qu'on lui apporte (systématiquement dérobés par les insatiables Harpies) ...

Et ces dieux qui actionnent et tirent toutes les ficelles, décidant arbitrairement du sort des uns et des autres, se révèlent ici presque plus humains que les hommes eux-même ! Zeus et Héra, couple emblématique et originel, s'affichent ainsi à intervalles réguliers dans la blancheur, les marbres et le dorures de leur domaine tels un vieux couple dans son salon, se chamaillant et se querellant sans cesse. Jason, comme leur nouveau jouet, se fait l'enjeu de leurs joutes capricieuses.
La jamesbondienne Honnor Blackman campe une reine des Dieux pleine de majesté et d'attentions, à la fois puérile et maternelle, mère et femme ... ; Zeus, quant à lui, resemble à un bon vieux patriarche un brin mégalo et quelque peu macho et borné ...

Et cette scène introduisant le héro au sein même du domaine des Dieux marque, parmi tant d'autres, l'opposition perpétuelle du grand et du petit ; la grandeur (?) des uns étant représentée non seulement symboliquement mais de manière littérale à la petitesse grotesque des hommes (agités par de basses, ridicules et matérielles inclinations !)

Ces idoles et ces effigies monumentales, le trésor des Dieux protégé par Talos, trésor dont les perles arborent la taille de citrouilles et dont les épingles d'or peuvent servir de javelot, Talos lui-même tout comme l'Hydre fantastique, Poséidon, Hermès ou Hécate ... : les représentants et les émissaires du Bien comme du Mal s'avèrent continuellement gigantesques ; à l'image de cet océan sans limites et du périple incroyable des Argonautes ("Jamais personne ne s'est aventuré si loin !" ne cessent de souligner les protagonistes !)


De la même façon, le Haut et le Bas sont régulièrement stigmatisés. Hauteurs de l'Olympe et points de vue de ses éminences scrutant le monde des hommes, couloir rocheux s'éboulant en avalanche sur les navires en contrebas, vol d'Hermès ou vols désordonnés et infernaux des Harpies, ascension de ruines et de falaises escarpées, chute de l'Argo, malmené par Talos ou chute d'un filet sur les hideuses femmes-oiseaux ... On escalade, on grimpe ; on saute d'un vaisseau ou d'un précipice pour mettre un terme à des rixes trop mal engagées ; des boules de feu surgissent des nuées et incendient la dépouille d'un dragon à 7 têtes ...

Plus globalement et d'une manière plus imagée, tout est question de noblesse et de bassesse (celles des Dieux, des héros et des hommes ...), de pouvoir, de conquête, de récupération. Et chaque personnage cherche à se dépasser, à s'approprier puissance ou victoire, à aller au-delà de soi, plus haut, plus loin ... :
Jason cherche à récupérer un trône, un titre, un honneur et il s'illustrera comme le glorieux détenteur de la mythique toison d'or ; Pélias envie et usurpe la régence d'un royaume qui ne lui revenait nullement ; Acaste, son fils, désire soulever les hommes et tente de les liguer contre Jason pour contrecarrer ses plans et prendre sa place ; Médée dépasse sa stérile et virginale condition de prétresse pour s'élever à la passion que lui inspire le beau héro ...


Et ce héro, justement, se révèle évidemment tel qu'on pouvait l'attendre ; haï et jalousé par ses pairs (pères ?), marginalisé par les ressorts du destin et adoré des femmes (Héra ne parait pas insensible à l'agréable plastique de son vainqueur, Médée parait très rapidement et immodérément éprise !)
Avancé et prédestiné par les sentences des oracles, désigné par une marque distinctive presque triviale (Jason apparait comme l'homme chaussé d'une unique sandale), secondé par les Dieux qui le protègent (Héra l'aide et le conseille à 5 reprises), mais ne devant finalement compter que sur sa propre valeur et sur son statut légitimé de surhomme pour venir à bout de toutes les épreuves et de sa quête, Jason possède la pureté, la droiture, le courage et la ténacité requis.
Il n'en va pas de même pour tous les membres de son équipe !
Si la légende de Jason dépeignait les Argonautes comme la fine fleur des héros de la Grèce antique (Castor et Pollux, Orphée, Atalante, Pélée, Thésée ... auraient fait partie du voyage), il n'en subsiste guère ici qu'un Hercule velu, borné et imprudent qui cause par sa négligence le réveil de Talos. L'équipage s'avère rustre, pas vraiment subtil, grossier et influençable (le perfide Acaste manque par deux fois liguer les hommes contre Jason !) ; bref, des muscles et de la témérité mais peu de jugeote et d'esprit et point de noblesse !
Et lorsque ces vaillants navigateurs arrivent enfin en vue de la Colchide, il s'en faut de peu qu'ils ne s'abandonnent à leurs prédispositions barbares et guerrières en projetant d'attaquer comme des pillards sans foi ni loi !
En somme : des brutes plus habiles à manier la rame et le glaive qu'à faire fonctionner leurs méninges ...

A deux reprises, l'amitié virile (et une certaine idée de la fidélité et des sentiments qui unissent malgré tout ces brutes) sont cependant (dramatiquement) soulignées : Hercule, bouleversé par la disparition de son compagnon Ylas, refuse de continuer le périple tant qu'il n'aura pas retrouvé la trace du jeune homme (les Argonautes sont obligés de l'abandonner en route) ; de la même manière, Euphémos plonge au secours d'Acaste (qui le remerciera en le poignardant !)

Et si le portrait des Dieux grecs n'a rien d'exemplaire et s'il manque volontairement de solennité, si Zeus et Héra paraissent puérils et capricieux, les hommes de leur côté se révèlent encore bien pires ! Effectivement, ils n'affirment jamais leur existence et leurs motivations que par des actions répréhensibles.
Le vol et l'appropriation illégitime des biens d'autrui reviennent en leitmotiv : Pélias envahit le royaume d'Aristos et prend sa couronne, n'hésitant pas à assassiner de sa propre main ; Hercule, méprisant l'avertissement de Jason (et d'Héra), dérobe une grande épingle d'or au trésor des Dieux ; Les Harpies dévorent inlassablement les repas qui ne leurs sont pas destinés ; Jason vole à Aetès son bien le plus précieux (la toison d'or mais surtout sa fille Médée !) ... le but de toute l'éxpédition ne s'avérant en définitive qu'une sorte d'aventureux cambriolage !

De la même façon, pullulent trahisons, mensonges et désobéissances. Pélias, sauvé de la noyade par Jason, lui cache cependant son identité et ne songe à le remercier qu'en se débarrassant de lui ; Acaste, le fils de Pélias, infiltre l'équipage pour empêcher la réussite du héro et il dénonce traiteusement les intentions de Jason au roi de Colchide ; Hercule et Ylas enfreignent l'avertissement des Dieux ; Médée va jusqu'à trahir son père et son pays par amour pour Jason ... Et si les épreuves se succèdent, si les mésaventures s'abattent sur ces héros finalement dépourvus de noblesse et de mérite, c'est justement peut-être pour leur faire payer leur bassesse et l'intéret belliqueux qui les anime !

Adversaire à la fois le plus familier et le plus redoutable, la mer rappelle les chants légendaires des aèdes, les voyages extraordinaires d'Ulysse, ces naufrages, ces sacrifices et ces créatures aquatiques dont fourmille la mythologie grecque.

Symbole constant du danger comme de la liberté, de la découverte et du voyage, de la vie comme de la mort, la mer, l'eau, évoque constamment à l'homme l'humilité qu'il aurait une facheuse tendance à oublier ...
D'ailleurs, les principaux protagonistes risquent tous la noyade à un moment ou à un autre : Pélias est attiré par Héra dans le fond d'une rivière ; Acaste, plongeant à la mer mais ne reparaissant pas, est tenu pour mort ; le navire de Médée est réduit en bouillie par les roches magiques et la princesse aurait certainement péri sans l'intervention des Argonautes ; l'Argo, lui-même, se retrouve malmené et détruit par le géant Talos et tous ses occupants finissent à l'eau ...
L'amour même, lui aussi tumultueux et incontrôlable, l'amour-jeu gentiment querelleur de Zeus et d'Héra, l'amour-passion de Médée pour Jason, n'a finalement rien de véritablement positif ! La princesse de Colchide, dominée par les élans de son coeur, n'hésite guère avant de baffouer son peuple et sa famille ; et si le film se cantonne à ne narrer que sa rencontre avec le héro grec et leur fuite de Colchide, on sait que l'avenir de leur union sera marqué par la déception, le drame et le sang ... (elle sera délaissée par Jason et tuera leurs enfants !)
La mythologie relate semblablement avec moult détails les écarts et l'infidélité récurrente de Zeus ... Les avantages et les délices de la passion s'avèrent continuellement dépassés par leur évidente brièveté, Dieux et héros se révélant inévitablement bien plus attirés par l'Aventure (et les aventures !), la gaudriole et les faits d'arme glorieux que par la morne et douce tranquilité d'un amour éternel : l'action, la camaraderie virile et des étreintes interchangeables plutôt que l'emprisonnement du couple !
Le poids et les prérogatives de la descendance délimitent les contours du drame : Jason veut venger l'affront fait à son sang et récupérer ce qui lui revient de droit ; son père et ses soeurs ont été décimés, son trône a été usurpé ...
Le film prolonge le thème de la filiation avec l'intervention larvaire d'Acaste, fils du tyran Pélias, recruté comme les autres Argonautes sur ses aptitudes physiques mais, en fait, entièrement dévolu à la cause de son père, faux et fourbe ... Médée n'aura pas la fidélité ni le respect de ses congénères masculins : elle contrera et trahira la volonté paternelle (et Aétes le lui fera payer en n'hésitant pas à lui décocher une flèche presque fatale !)
Réalisé en 1963, "Jason et les Argonautes" affecte une certaine et charmante désuétude. Les dialogues théatraux, le traitement très littéral et sérieux des situations et des personnages, la neutralité plutôt harmonieuse de la mise en scène et de la direction artistique, les redondances de la trame ajoutés à l'indispensable (et cependant légère) touche humoristique conférée par le couple divin Zeus-Héra et aux poétiques prouesses des effêts spéciaux ..., l'oeuvre conserve un attrait presque émouvant. Aujourd'hui démodée mais pourtant totalement intemporelle, pompeuse mais finalement modeste, la réalisation souffre néanmoins d'un regard trop essentiellement tourné sur la mise en valeur de ses trucages. Le mythe sent le prétexte et manque cruellement de souffle épique, de lyrisme et d'un style plus marqué. Le spectacle est réjouissant et les morceaux de bravoure savoureux mais les archétypes n'ont que bien peu de chair et les protagonistes, tous assez fades et prévisibles, peinent à déclencher une réelle adhésion.

Curieusement, les créatures artificielles de Ray Harryhausen, ces Harpies caquetantes et violettes, ces squelettes aux faciès mauvais, ont presque plus de caractère ! Et ces effêts spéciaux, parlons-en justement ! Harryhausen se surpasse au fil de ses réalisations. La statue de bronze de Talos semble réellement de métal et la confrontation de cette figurine rendue gigantesque avec les acteurs et les décors réels par la magie du procédé de la Dynamation est souvent saisissante. La capture des Harpies s'avère semblablement très réussie, même si on pourrait regretter de ne pas avoir le loisir d'observer les monstres de plus près.

La plus bluffante et mémorable des séquences demeure le combat final contre l'armée née des dents du dragon. La maitre de l'animation n'a pas choisi la facilité en confrontant une dizaine de squelettes à Jason et ses comparses. La fluidité et la rapidité des mouvements des créatures, la mobilité et la recherche dans les "chorégraphies" et le déroulement des combats demeurent à jamais mémorables !


Au niveau ésthétique, les couleurs chatoyantes jouent la carte postale antique à renfort de nuées et de flots bleus, de capes et de voilures pourpres, de déserts et de rocailles jaunâtres écrasés de soleil ;


Quelques audaces bienvenues viennent tout de même éclairer plus oniriquement les décors de la Colchide tant attendue : cette salle du temple d'Hécate où sous les regards d'une effigie à trois têtes a lieu un ballet violet et doré dont Médée se révèle l'étoile ou ces cavernes brumeuses et bleutées devant lesquelles trône et scintille la mythique toison ...


Costumes et décors dépeignent avec une fidélité et une crédibilité aussi soignée que discrète cette Antiquité légendaire. Toges, capes et jupettes, armures, casques et sandales, jusqu' à cette coiffure impeccable (et ridicule) d'Aétes et aux boucliers ornés de pieuvres et de scorpions de son armée de squelette ... pas un détail ne manque et ne détonne ...

Le budget non extensible et l'argument aventureux privilégient des extérieurs naturels, plages et ruines, aux architectures colossales et à une reconstitution grandiose trop détaillée. Les scènes de l'invasion du royaume d'Aristos, au début, manquent d'ailleurs sérieusement de spectaculaire.


Le choix judicieux de Bernard Herrmann pour l'illustration musicale sert les images avec tout le mystère, l'emphase et les colorations nécessaires. A la fois moderne et descriptive, harmonieuse ou inquiétante, tour à tour conquérante, grotesque, dramatique ou lumineuse, la partition n'est jamais anodine.

Habilement construite, l'oeuvre est sans temps morts, nous propulsant dès la première séquence dans le vif du sujet. Bien évidement elle choisit de passer sous silence de grands pans du récit mythologique : l'éducation de Jason par le centaure Chiron, son passage aux Enfers, les péripéties de son retour dans sa patrie et comment Médée l'aida encore à éliminer Pélias .... La fin, presque brutale, cède le dernier mot aux Dieux forcés de reconnaitre le mérite du héro : "Qu'ils savourent leur succès !" prévient Zeus en conclusion, "Bien d'autres aventures les attendent , car je n'en ai pas encore fini avec Jason !" Le générique final survient, plaqué sur l'image de l'Argo quittant la Colchide, comme une promesse de suite à venir ...

(Re)visionner "Jason et les Argonautes" et c'est toute l'innocence et la magie du "cinéma de papa" qui rejaillit ! Les souvenirs télévisés de l'enfance, ces soirées où l'on vous permettait de veiller un peu plus tard, "La Dernière séance" ou "La Séquence du spectateur" ... L'oeuvre semble aujourd'hui bien imparfaite et bricolée en comparaison des prouesses toujours plus exagérées des productions actuelles. N'empêche, son charme nostalgique et désuet, la sincérité et le premier degré réjouissant de son traitement, l'indéniable poésie de l'art de Ray Harryhausen et le kitsch insouciant et charmant de l'ensemble restent à jamais incontestables.




lundi 1 septembre 2008

Il était une fois (6) : Le Voleur de Bagdad






LE VOLEUR DE BAGDAD





Ahmad, jeune calife de Bagdad, se retrouve victime d'une machination : son grand vizir, Jaffar, réussit à usurper le trône et le fait jeter en prison.
C'est là qu'Ahmad fait la connaissance d'Abu un petit voleur plein de ressource.
Evadés grâce à l'astuce du jeune garçon, les deux amis gagnent la cité de Bassora ; Ahmad s'y éprend de la fille du sultan. Hélas ! Le destin fait que la jeune femme s'avère promise à Jaffar le félon ! Ce traitre est également magicien : il se débarrasse une nouvelle fois d'Ahmad en le rendant aveugle et transforme Abu en chien !
Mais l'amour et le courage auront finalement raison des sortilèges.
Un génie monstrueux, trois voeux exaucés, une pierre sacrée dans laquelle on peut tout voir, un tapis volant, un arc magique et la bravoure et la fidélité d'Abu, le petit voleur de Bagdad, se feront les alliés de la victoire finale du Bien sur le Mal ...




Producteur aussi opiniâtre qu'aventureux, Alexander Korda est l'homme à la genèse de ce projet mémorable.
Débutée en 1938, l'oeuvre ne sera achevée que pour les fêtes de la fin de l'année 1941 ! Entre temps, bien des changements, des revirements, des contretemps ... et l'arrivée de la 2ème guerre mondiale !
Ordinairement (et justement) attribué au divin Michael Powell ("Le Narcisse noir", "Les Chaussons rouges", "Les Contes d'Hoffmann", "Le Voyeur" ...), "Le Voleur de Bagdad" est la résultante du travail d'une poignée de réalisateurs. Originellement prévu, Ludwig Berger ne possédait ni la maitrise ni le talent nécessaires ; Powell fut donc recruté pour lui succéder, secondé par Tim Whelan pour certaines scènes d'action.
Commencé en Grande-Bretagne, le film fut finalement terminé aux Etats-Unis par Alexander Korda lui-même (aidé de son frère Zoltan). William Cameron Menzies participa lui aussi au tournage ...
Korda